JEUDI SAINT 2022

Dans le cadre de la Semaine Sainte aux Buis :

ENSEIGNEMENT du jour proposé par le frère Max de Wasseige :

François et l’Eucharistie

I La dévotion de François au corps du Christ

La foi de François en l’Eucharistie est étonnante. Fortement marquée par son temps, elle n’y est pas enfermée. Elle peut certainement, encore aujourd’hui, influencer notre foi en l’Eucharistie. Saint Bonaventure résume bien la foi de François : « Le sacrement du Corps du Seigneur l’enflammait d’amour jusqu’au fond du cœur, il admirait, étonné, une miséricorde si aimante et un amour si miséricordieux. Il communiait souvent avec tant de dévotion qu’il communiquait aux autres sa dévotion » (L M IX 2).

Célanoajoute que François voulait venir en France et y mourir à cause du respect qu’on témoignait au Saint-Sacrement (II C 201).  A l’époque, Liègeétait rattachée à la France, et sous l’impulsion de sainte Julienne de Mont-Cornillon(+1258), un grand courant de dévotion eucharistique se développait. C’est là que fut institué la Fête-Dieu (L P 80).

II Le testament de saint François

Quand François, à la fin de sa vie, veut résumer l’essentiel de sa vocation il parle avec force et souffrance de l’Eucharistie. Avant de parler de l’Eucharistie, François parle du ministre de ce sacrement. « Les prêtres […] je veux les respecter, les aimer, les honorer comme mes seigneurs. Je ne veux pas considérer en eux le péché ; car c’est le Fils de Dieu que je discerne en eux… Et je fais cela, car dans ce siècle je ne vois rien corporellement du très haut Fils de Dieu, sinon son très saint corps et son très saint sang qu’eux-mêmes reçoivent et qu’eux seuls administrent aux autres »(T. 8 à 10).

Un texte capital pour comprendre la foi de François dans l’Eucharistie. Mais avant d’en voir toute la richesse, il est bon de voir le contexte historique qui n’est plus le nôtre. L’Eglise était dans un état lamentable. Les hérétiques de l’époque disaient d’elle : « Eglise charnelle, Babylone, synagogue de Satan…grande prostituée de l’Apocalypse. » Les prêtres étaient sans formation et vendaient les sacrements pour nourrir leurs bâtards. Les églises étaient dans un état lamentable, le pain consacré était souvent moisi ou mangé par les vers.

Le concile Latran IV réagit contre cet état de chose, et saint François sera le héros de ce changement. On posa un jour à François la question : « Si un prêtre entretient une concubine et souille ainsi ses mains, faut-il accorder du respect aux sacrements qu’il administre ? »La réponse de François est admirable :   « Ces mains ont touché le Seigneur. Qu’elles soient ce qu’elles veulent, elles ne peuvent ni rendre impur mon Seigneur ni diminuer sa vertu. Par respect pour le Seigneur, j’honore son ministre. Celui-ci peut être mauvais pour lui-même, mais pour moi il est bon »(Doc. Pg. 1349 et 3072-3073).

III « Je ne vois rien corporellement du très haut Fils de Dieu, sinon son très saint corps et son très saint sang » 

François est un visuel.Il a besoin de voir. La vue est manifestement le plus éveillé de ses sens, celui en lequel se concentre son désir. Ce sens lui seraretiré à la fin de sa vie, mais, il l’a tellement développé, qu’il pourra chanter le Cantique des créatures.François est entré de plain-pied dans la Nouvelle Alliance : non plus seulement pouvoir écouter Dieu qui parle mais voir le Dieu qui se montre en Jésus-Christ. Désormais François sait où fixer son regard ! Dans la première Admonition à ses frères sur l’Eucharistie, 13 fois il y a le mot « Voir ».

Croire pour François c’est apprendre à « voir » avec les yeux de l’Esprit.Et dans ses Ecrits il revient souvent sur cette rencontre réaliste du Seigneur. Plusieurs de ses Lettres sont eucharistiques. Dans la lettre aux clercs : « En ce monde, nous ne voyons rien corporellement du Très–Haut lui-même en ce siècle sinon le corps et le sang »(V. 3).

Mais le texte le plus important après le Testament sur l’Eucharistie est la Lettre à tout l’Ordre.On y sent toute la ferveur que François veut communiquer à ses frères. Lui qui se disait sans formation, son style rivalise avec les grands mystiques. « Que l’homme tout entier craigne, que le monde entier tremble, que le ciel exulte quand, le Christ, Fils du Dieu vivant, est sur l’autel dans les mains du prêtre !

 Ô admirable profondeur et stupéfiante faveur ! Ô humilité sublime ! Ô humble sublimité ! Le Maître de l’univers, Dieu et Fils de Dieu, s’humilie au point de se cacher pour notre salut sous une modique forme de pain ! » (V. 26-27).

Et avec des mots d’aujourd’hui, Madeleine Delbrêldisait : « Ce qui frappe dans l’Eucharistie ce sont ces apparences réduites l’essentiel. Juste ce qu’il faut pour voir que cela existe. Et dans ce tout petit essentiel, toute l’immensité de l’adoration, de l’action de grâce, de l’expiation, de l’intercession »(La vocation de la charité).

IV Le drame de François

Le signe le plus éloquent de cette foi réaliste de François est peut-être l’extrême susceptibilité qu’il manifeste vis à vis des manques d’égards envers l’Eucharistie. La vénération dont il veut entourer l’Eucharistie lui inspire des expressions tantôt virulentes, tantôt suppliantes, pour amener ses frères et tous les clercs à un plus grand respect de ce sacrement et à tout ce qui l’entoure : église, autel, vases sacrés linge d’autel. On retrouve le même respect chez Sainte Claire (Vie 28).

Le respect de tout ce qui touche à l’Eucharistie revient comme un refrain dans toutes les Lettres de François. « Je vous prie…de supplier humblement les clercs…qu’ils vénèrent par-dessus tout le corps et le sang de Notre seigneur Jésus-Christ et ses saints noms et ses paroles écrites, qui sanctifient le corps. Les calices, les corporaux, les ornements de l’autel et tout ce qui concerne le sacrifice, qu’ils les tiennent pour précieux »(Lettre aux custodes 2-3).

A la suite du Concile Latran IV réagissant contre tous ces abus et imposant un tabernacle scellé et sous clé, François part dans une véritable croisade eucharistique. Il envoie donc ses frères de par le monde pour propager cette croisade. Il aurait même voulu insérer cela dans la Règle mais cela aurait peut-être créé des conflits avec le clergé séculier.

Face à la défection aujourd’hui pour l’Eucharistie on pourrait se poser quelques questions : Où en suis-je par rapport à l’Eucharistie ? Est-ce que ce sacrement est essentiel dans ma vie ? Y a-t-il des répercussions concrètes dans ma vie de tous les jours ? Est ce que je suis simplement consommateur ou je veux la vivre dans une charité fraternelle avec mes frères et sœurs ?

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« Qui mange ma chair et boit mon sang »

I Passage du scandale à l’incorporation du Christ ressuscité

Ce scandale a traversé tous les siècles. Et le scandale du « Ceci est mon corps » n’a pas fini de parler de lui, et toutes les justifications pour en réduire le scandale, aujourd’hui comme hier , ne suffiront pas à faire  taire l’embarras, pour ne pas dire l’indignation, qu’il cause. Déjà au temps du Christ beaucoup de disciples scandalisés disaient : « Cette parole est rude ! qui peut continuer à l’écouter ? » (Jn VI 60). Et saint Jean ajoute : « A partir de ce moment beaucoup de ses disciples se retiraient et cessaient de faire route avec lui »(Jn VI 66).

Saint Jean, en écrivant « Celui qui mange ma chair et boit mon sang »,adopte un réalisme particulièrement provocateur. Le verbe utilisé est « croquer, mâcher ». Ce qui, évidemment, scandalise les interlocuteurs et induit jusqu’à aujourd’hui la critique de cannibalisme primitif.  Il faut l’affronter et en comprendre la force de signification symbolique. « Manger l’autre » renvoie au fond archaïque de l’humanité, c’est s’approprier la force et la vitalité d’un autre.Mais ici le sens est complètement retourné : Car il n’est plus question de se rendre maître de l’autre mais au contraire de se laisser habiter, envahir, incorporer par le Christ. 

« Le prêtre est un homme mangé »,disait avec justesse l’abbé Chevrier, comme pour indiquer que célébrer l’Eucharistie, ce n’est ni simplement se rassembler, ni uniquement digérer, mais accepter d’être en quelque sorte soi-même assimilé, incorporé au corps du Christ.« Soyez ce que vous recevez, et recevez ce que vous êtes »écrit Saint Augustin (Sermon 272).  

II Le matérialisme de l’Eucharistie est toujours vivace

Ce matérialisme, on le croyait disparu. Mais il est toujours vivace et semble même s’endurcir, et s’entretient de tout ce que notre religion non évangélisée comporte de primaire. Or, au fil de l’histoire, la grande tentation qui guette notre célébration est le matérialisme.Tentation de réduire leVivant et la Vie à quelque chose que l’on fait, que l’on tient, que l’on mérite, que l’on possède, auquel on a droit.On l’a vu ces derniers temps dans les discours réclamant l’ouverture des messes durant le confinement.

C’est relativement à l’Eucharistie que la régression chrétienne vers le « religieux »non évangélisé tombe dans un « sacré »à coloration païenne qui n’a rien à voir avec la nouveauté radicale, révolutionnaire que nous a laissée Jésus-Christ. Une théologie a maladroitement parlé des sacrements comme « vases »et comme « remèdes ». De fait, ce serait tellement facile dans un mouvement infantile de mettre « le Bon Dieu en boite » !  Mais les sacrements ne sont pas des vases tels qu’il s’en voyait autrefois dans les rayons des apothicaires. Ils ne sont pas non plus des médicaments au sens littéral du terme.

C’est une conception magique, utilitariste et égoïste des sacrements et de l’Eucharistie. Le vocabulaire de la « présence réelle »peut également prêter à contresens. Car il y a toujours péril de chosifier la présence réelle. Or l’Eucharistie n’est pas quelque chose, pas même la chose la plus précieuse qui soit au monde : elle est Quelqu’un.Et ce n’est pas tout : elle doit être également éclairée par l’affirmation paulinienne « Vous êtes le corps du Christ »(I Cor. XII 27).

L’Eucharistie n’est donc pas ce quelque chose, si précieux soit-il, si « sacré »soit-il, à quoi nous la réduisons parfois : Elle est Lui, elle est Nous, elle est Lui avec Nous et Nous avec Lui.Elle n’est donc pas le bonbon d’une jouissance individuelle, « mon Jésus à moi tout seul », mais l’inauguration sacramentelle de notre difficile construction commune en Corps du Christ.

III  Le danger du cléricalisme

Le Pape François a parlé plusieurs fois du danger du cléricalisme, danger qui touche évidemment l’Eucharistie. Largement entretenu par les séquelles d’une théologie tridentine (Concilie de Trente) mal comprise, le prêtre s’impose comme « sacrificateur »attitré qui « fabrique » et « confectionne » l’Eucharistie. Avec la tentation trop évidente d’en confisquer la possession. Le Concile de Trente a eu la bonne intelligence d’instaurer des séminaires pour former les futurs prêtres mais avec le danger de former des hommes fabriquant du sacré. Il faudrait évoquer ici la focalisation quasi magique sur les paroles de la consécration, si préjudiciable à l’équilibre de la théologie eucharistique. De même, les messes de dévotion célébrées par un prêtre tout seul.

En réalité ce n’est pas le prêtre seul qui « fait » l’Eucharistie, mais l’Eglise. Le prêtre n’est pas l’hommeexceptionnellement habilité à la « confection »du sacrement, mais le coordinateur et le serviteur de l’action eucharistique à laquelle toute la communauté chrétienne collabore. Il est l’intermédiaire judicieux et délicat de la rencontre de la communauté avec son Seigneur. Il est celui qui porte le souci de la vie eucharistique du Peuple de Dieu dans l’exercice concret de la charité dont l’Eucharistie est le sacrement.     

IV La chaîne ne s’est pas interrompue

Malgré toutes les infidélités de l’Eglise au cours des siècles, la transmission de la Parole de Jésus : « Faites ceci en mémoire de moi »,n’a jamais été interrompue. Voilà le vrai miracle ! Malgré les heurs et les malheurs, les persécutions, l’indifférence, les bêtises du Haut et Bas clergé, l’ignorance des laïcs, la chaîne ne s’est pas interrompue. On a continué à célébrer l’Eucharistie dans les catacombes, ici, pendant la révolution, dans les forêts des alentours, dans les endroits les plus pauvres au fond de la brousse et dans les somptueuses cathédrales.

Le fait divers de la mort d’un homme crucifié serait passé inaperçu dans l’histoire si l’Eglise ne faisait pas sans cesse mémoire de ce corps livré, de ce sang versé pour le salut du monde, de cet homme mort et ressuscité.  

V L’Eucharistie, sacrement de la présence

Si nous parlons de « présence réelle » du Christ dans son Eucharistie, il faut parler de la Résurrection. Le Ressuscité se rend présent aux disciples mais ils ne reconnaissent pas car Celui qui leur apparaît n’est plus le Jésus de l’histoire, l’homme Jésus qu’ils ont suivi sur les routes de Palestine, mais le Ressuscité dont le corps apparaît tout autre. Il est là, réellement, mais sa présence se manifeste au cœur plus qu’aux yeux : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant tandis qu’il nous parlait sur la route »(Luc 24 ; 32). Oui l’Eucharistie est le sacrement de la présence du Ressuscité qui vient encore marcher sur nos routes.

VI  L’Eucharistie sacrement de communion et de transformation

Sur la croix, Jésus nous donne les uns aux autres comme frères et sœurs de la même famille. Cela veut dire que la communion avec Dieu n’est réelle que si elle ouvre à une communion plus vraie avec les frères et les sœurs que je ne choisis pas et qui me sont donnés à aimer.

Chaque Eucharistie nous associe au don que Jésus a fait de sa vie et nous invite à entrer dans la dynamique profonde de toute sa vie et à nous associer à son projet   d’amour pour toute l’humanité. C’est un appel exigeant, sans cesse à reprendre pour nous laisser transformer et pour entrer dans la dynamique amoureuse du Christ pour cette humanité.

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