Homélie du dimanche 14 janvier 2024 du frère Nicolas Morin

2ème dimanche du Temps Ordinaire – Année B

LAISSE-TOI REGARDER (Jean 1, 35-42)

Ils étaient deux. Deux amis qui depuis quelque temps portaient la vie comme un fardeau. Tout leur pesait : le travail, leur couple, la prière même, plus rien n’avait de goût.

Alors quand ils entendirent des voisins parler d’un certain Jean, une espèce de prophète qui baptisait dans le Jourdain, ils s’étaient dit : « Et si nous allions voir ? Qu’avons-nous à perdre ? » Ils s’y rendirent le Sabbat suivant, prétextant un ami malade à aller visiter.

Jean les avait ébranlés, avec sa rudesse et ses questions dérangeantes : « Qu’êtes-vous allés chercher au désert ? » leur demandait-il. « Qu’êtes-vous allés chercher ? » À vrai dire, ils ne savaient pas bien, sinon qu’un malaise intérieur les rongeait, qu’ils avaient peine à définir. Ils se sentaient comme enserrés, le cœur pris dans un étau. Oui, c’est cela : ils étaient comme prisonniers, à l’étroit dans leur vie. Certains jours même, ils se disaient qu’ils avaient raté leur vie, qu’ils étaient passés à côté de l’essentiel. Mais quel essentiel ?

Le cœur lourd, ils allaient s’en retourner au village quand ils virent Jean Baptiste fixer du regard un homme, Jésus. Jean avait l’air bouleversé. Il le montrait du doigt : « C’est lui ! » C’est lui qui ? Qu’avait donc cet homme, ce Jésus, de si exceptionnel ? Rien ne le distinguait d’eux autres, gens du peuple, paysans, artisans ou pécheurs. Il était bien l’un d’eux. Et pourtant, une force intérieure les poussait à le suivre, à lui emboiter le pas.

Sentant leur présence, Jésus se retourna et les regarda. Oh ! ce regard ! C’est comme si Jésus levait un voile sur une partie d’eux-mêmes qu’ils ne soupçonnaient pas ; il faisait craquer l’édifice extérieur pour les ouvrir à une vie toute intérieure, une source cachée qui était là depuis toujours, enfouie.

Il les regardait. Et là, en cet instant, ils se souvenaient de tous ces regards qui les avaient façonnés depuis l’enfance. Regard du père se posant sur eux comme une injonction : « Tu seras grand, mon fils. Sois à la hauteur de l’ambition que j’ai pour toi ! » Regards de leurs enseignants, puis de leur patron : « Laisse donc tes rêves. La vie, la vraie, c’est autre chose : une lutte qui demande d’être le meilleur, d’avoir toujours une longueur d’avance. Nous sommes en guerre économique, ne l’oublie pas. » Regards des belles filles de Palestine. Pour elles, il leur fallait se façonner un corps toujours musclé, hâlé. Ils n’avaient pas droit à la défaillance, encore moins à la faiblesse.

Jésus, lui, les regardait vraiment. Et pour la première fois, ils se sentaient exister ; avec lui, ils pouvaient enfin être eux-mêmes, cesser de faire semblant. Son regard les faisait naître à cette part d’eux-mêmes si longtemps enfouie. Des larmes leur montaient aux yeux. Des larmes de joie, de libération.

« Que cherchez-vous ? », leur demande Jésus. Infini respect de Jésus qui nous renvoie toujours à notre propre désir. « Que cherchez-vous ? » Ils étaient bien en peine d’y répondre, sauf qu’ils avaient soudain la certitude que leur chemin s’arrêtait là, ou plutôt que tout commençait avec Jésus. Il était, lui, le Chemin qu’ils cherchaient depuis si longtemps. Leurs yeux alors s’ouvrirent sur tant d’impasses de leur vie passée, tant d’énergie dépensée dans ce combat insatiable pour être reconnus et aimés, pour répondre à ces injonctions secrètes de tous ces regards qui, depuis l’enfance, les avaient comme corsetés, enfermés.

– Maître, où demeures-tu ?

C’est avec toi, en toi que nous voulons demeurer. C’est sur toi, en toi, que, désormais, nous souhaitons construire notre vie et nous appuyer comme sur un roc puissant, solide.

– Venez, et vous verrez.

Jésus ne leur répond pas, il les met en route. La réponse, ils la trouveront en chemin, dans le compagnonnage avec Jésus. Qu’importe s’ils n’ont pas toutes les réponses à leurs questions. L’important c’est de faire un pas, puis un autre, et de se remettre en chemin chaque matin.

« Ils virent où il demeurait et ils restèrent avec lui ce jour-là. » Bouleversante expérience de l’infinie proximité de Dieu. « Le Royaume de Dieu est tout proche, dira Jésus, il est en vous. »

Les disciples découvriront peu à peu que leur désir rejoint le désir premier de Dieu : demeurer en nous. Il vient faire de chacune de nos vies sa demeure. Voici notre vocation profonde : faire de notre vie, de notre cœur, la demeure de Dieu ; nous ouvrir tout entiers à sa présence, à son amour.

Cette expérience provoque dans le cœur des disciples une joie communicative, que nul ne pourra leur ravir. De disciples, ils deviennent apôtres, témoins de ce Dieu tout proche. « Nous avons trouvé le Messie », dit André à Simon, son frère, en l’amenant à Jésus. Depuis vingt siècles, l’Évangile se transmet ainsi, par le témoignage d’hommes et de femmes brûlés par la rencontre avec le Christ. « Il est vivant, nous l’avons rencontré ! »

Frère Nicolas Morin

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