Homélie du dimanche 11 février 2024 du frère Max de Wasseige

6ème dimanche du Temps Ordinaire  — Année B

A  FLEUR DE PEAU

Ce n’est pas la même chose de guérir un lépreux que de guérir un aveugle, un sourd-muet, un paralytique ou un démoniaque. Car avoir la lèpre c’est être mis au ban de la communauté humaine. C’est porter sur soi le signe de l’exclusion. C’est être marqué sur sa peau. Ce lieu de moi d’où je perçois l’autre et qui se laisse percevoir,  toucher, regarder.  La peau : cette fine frontière entre moi et l’autre- frontière poreuse qui filtre et laisse passer.

La peau est bien plus que la surface de notre corps. Elle est l’intermédiaire entre nous et le monde extérieur, elle est le premier siège de nos sensations de plaisir et de souffrance. Mais si ce monde est trop dur, la réalité trop repoussante, elle peut réagir par la maladie : l’enfant privé de caresses réagira par exemple par une crise d’eczéma. Elle peut  aussi cesser de jouer son rôle d’écran contre certaines agressions extérieures.

Or souffrir de la lèpre, c’est perdre sa peau, c’est de ne plus pouvoir la risquer au contact des autres. Et le malheureux est empêtré dans une vraie pelote de sentiments de honte, de peur et de dégoût. D’où l’idée antique que la lèpre était contagieuse. On chassait donc le malade de la cité en l’obligeant à se signaler par un costume à part et des claquettes.

Il faut  relire ici « le chant des lépreux » deRilke : « Vois, je suis quelqu’un que tout a délaissé. En ville, plus personne ne sait rien de moi, la lèpre m’a attaqué et je fais marcher mon claquoir, je tape sur mon triste avertissoir aux oreilles de tous ceux qui près de moi se hasardent. Et qui entend mes castagnettes détourne le regard, se refusant à voir ce qui se passe ».  

Ce texte permet de saisir ce qui se joue dans le récit de Marc, quand un lépreux, tombant aux pieds de Jésus le supplie : « Si tu le veux, tu peux me purifier ».Celui qui crie, c’est un misérable totalement brisé. Sans doute se méfie-t-il de tout le monde, mais couché dans la poussière aux pieds de cet  homme unique, il ose clamer sa plainte, lui qui n’est que boue.  

En rencontrant le lépreux, Jésus va abattre les frontières et tisser l’humanité avec le fil d’amour. Il tolère, il accepte que le lépreux s’approche de lui pour lui crier sa misère, pour clamer le scandale de son exclusion, pour dénoncer le fossé entre le pur et l’impur. Bien plus, « il lui tend la main et le touche ».Il touche la chair déchirée, horriblement ravagée, hideuse et repoussante.

La main de Jésus caresse la plaie, la referme ! La peau redevient lisse. Lumière, vent, soleil : contact ! Tout est neuf, les sensations, les perceptions. Plus de douleur, mais un soudain bien-être.  Mais ce face à face ne suffit pas, car le lépreux n’a pas seulement besoin d’être guéri, il a besoin d’être intégré dans la communauté. Et Jésus qui connaissait le Lévitique lui dira « Va te montrer au prêtre et donne pour ta purification ce que Moïse a prescrit dans la loi »

Jésus renvoie le lépreux guéri au prêtre afin que la communauté religieuse et la société le réintègrent.  Jésus l’envoie reprendre sa place dans la communauté des vivants, dont il était exclu.  Quelle chance pour ce lépreux que de vivre comme avant ! C’est pour cela qu’il ne tient plus en place et qu’il court répandre la nouvelle de sa purification dans toute la région.   

Frère Max de Wasseige

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